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Encadrement, société et pratiques agricoles.

Dans un précédent article, une approche démographique de Cernex a permis ou permettait d’évoquer les principaux cadres de vie de nos ancêtres, la famille d’abord, mais aussi le hameau. Comme la plupart des paroisses savoyardes, Cernex compte plusieurs villages et écarts, du plus peuplé au moins peuplé (avec l’orthographe du temps) : Cernex (appelé aussi hameau du clocher), La Motte, Cortenges, La Chapelle, La petite Motte, Chez Bretton, Verlioz, Veyssières, Chez Poncet, Chez Zabois, Mont Sion, Longerey, Les Moulins de Cernex, Donvis.

Chaque hameau vivait dans une quasi-autonomie comme on peut le deviner avec la répartition harmonieuse des vingt fours à pain (appartenant tous à des particuliers) de la paroisse en 1730 entre tous les villages.

Mais chacun se retrouvait aussi et avant tout dans la paroisse, élément d’identité primordial à l’époque et scrupuleusement noté dans chaque acte notarié. Comme on l’a vu plus haut avec le choix du conjoint, on sortait peu de sa paroisse.

On se déplaçait d’ailleurs essentiellement à pied. A l’époque, on mettait ainsi deux heures et demie pour aller de Cernex à Saint-Julien et cinq heures pour se rendre à Genève.

L’étranger (le forain) était clairement identifié. Une « place des étrangers » était réservée au sein du cimetière paroissial pour tout défunt venant d’ailleurs même s’il s’agissait d’une paroisse limitrophe, comme ce fut le cas pour Claudaz Ravier de Cercier en 1716.

Quelques affaires font aussi ressortir des querelles avec les paroisses voisines. C’était le cas entre les habitants de Cernex et d’Andilly. En 1729, un jeune homme de Cernex, Pierre Philippe, maréchal, fut roué de coups de bâton par un groupe de jeunes gens d’Andilly pour des motifs obscurs. Il mourut des suites de ses blessures. L’un des agresseurs, Pierre Bouchet Chavanoz fut condamné à être pendu (la procédure est incomplète pour les autres, Marc et Nicolas Sautier Fanfaron, Gabriel Cusin Cattefer).

Autre affaire sanglante, en 1791, dans le cabaret de la Françoise Rey et d’Aimé Bussat à Andilly. Une dispute éclata entre des jeunes gens d’Andilly et de Cernex au sujet d’un écrit injurieux que ceux d’Andilly avaient fait contre ceux de Cernex.

La paroisse était avant tout un cadre religieux. Dans les testaments, ceux de Cernex n’oubliaient jamais de s’en remettre au patron du lieu, saint Martin. Le personnage emblématique de la paroisse était naturellement le prêtre. Celui de Cernex vivait dans une honnête aisance même s’il devait partager la dîme avec le seigneur de Cernex, le curé de Copponex, le recteur de la chapelle Notre-Dame et l’abbaye de Bonlieu. La propriété de la cure de Cernex comprenait trente parcelles s’étendant sur plus de 18 hectares et comprenant trois maisons, un jardin, des champs, des prés et des bois. Un inventaire des biens du curé Chappet en 1725 après son décès dessine un intérieur bien différent de celui de la majorité des gens du village : ustensiles de cuisine en cuivre, mobilier diversifié (des buffets de sapin à la chaise percée en passant par des tables en noyer et autre prie-Dieu), plusieurs tableaux représentant des scènes religieuses (dont un portrait de saint François de Sales), linge en quantité, bibliothèque de qualité comprenant de nombreux ouvrages de théologie, des réserves de nourriture, de nombreux ustensiles agricoles (pour le travail de la vigne, le jardinage). On trouvait aussi un cheptel non négligeable (un cheval, deux vaches, une génisse). L’inventaire des papiers du prêtre nous montre toutefois un personnage relativement endetté.

La seigneurie constituait également un autre cadre important. Il s’agissait là d’une institution complexe. Dès les premiers documents écrits concernant Cernex au Moyen Age, on se trouve en présence de nombreux personnages et autres familles qui possédaient des droits seigneuriaux divers (rentes, servis, dîmes, droit de justice...). On parvient tout de même à distinguer trois seigneuries importantes attachées chacune à une maison forte : la seigneurie de Cernex, celle dite de La Chapelle et celle de La Motte. Selon les époques, ces trois seigneuries furent rassemblées ou restèrent autonomes. Au XVIIIe siècle, la situation fut relativement simplifiée : au XVIIe siècle, Michel de Bertrier avait réuni ces trois seigneuries grâce à son héritage maternel et à une politique d’achat. Il vendit la seigneurie de Cernex à Lazare Costa en 1643, ne conservant que la seigneurie de La Motte.

La seigneurie de Cernex, qui fut hissée au rang de comté, fut ensuite revendue par les Costa, dont le train de vie fastueux nécessitait beaucoup d’argent, à la famille Brun en 1736. La seigneurie dite de Cernex constituait donc pour les habitants l’institution la plus importante et son ressort s’étendait sur la plupart des paroisses de la rive droite du Val des Usses en aval de Cruseilles. D’autres seigneurs, le marquis du Vuache, la collégiale Notre-Dame d’Annecy et les Viry, possédaient également quelques droits plus modestes. Nos seigneurs de Cernex n’étaient pas résidents car ils possédaient d’autres domaines et immeubles dans le reste de la Savoie. En 1736, noble Louis Brun en rachetant la seigneurie récupéra un château de Cernex passablement ruiné comme en témoigne un acte d’état (la toiture, les bâtiments ainsi que les planchers des différentes pièces étaient « usés »). Mais la famille Brun fut également souvent absente. En 1755 par exemple, noble Pierre Louis Brun et sa femme furent choisis comme parrain et marraine de la nouvelle cloche de l’église, mais n’étant pas là, ils furent remplacés par leur fermier. Pour les représenter sur place, nos seigneurs employaient un châtelain, un notaire en général, qui s’occupait de la gestion et de la perception des droits. Au début du XVIIIe siècle, la place fut tenue par la famille Thouvier dont l’influence locale était considérable. Voyez en 1705 maître Urbain Thouvier qui prêtait des sommes d’argent à une quinzaine de familles de Cernex endettées et ne pouvant acquitter les taxes seigneuriales.

En 1730, le sieur François Thouvier, qui avait acquis le droit de bourgeoisie à Chambéry, était le plus gros propriétaire de la paroisse avec un domaine de 131 journaux de Piémont. Autre personnage important de la seigneurie de Cernex, le fermier, sorte de bras droit du châtelain, qui effectuait diverses tâches pas toujours faciles. Ainsi en 1742, le comte de Cernex décréta à nouveau l’interdiction de la chasse. Le fermier, qui fut chargé de publier l’ordre fut attaqué par la population. Il put sauver sa vie en allant se réfugier chez le seigneur de La Motte. Véritables potentats locaux, ces fermiers profitaient parfois de leur situation. En 1729, le seigneur Marc-Antoine Costa dut mettre à la porte le sieur Violet, un homme turbulent et inquiet qui le volait : « venu à Cernex avec un chausson, il en est sorti avec plus de six chariots de meubles et d’équipage ».

Au contraire des seigneurs de Cernex, les Bertrier seigneurs de La Motte, résidents et donc plus proches de la population, détenaient une influence plus réelle. Au XVIIIe siècle, cette famille était représentée par Bernard qui décède en 1724, laissant sept enfants dont plusieurs garçons qui portaient le titre de seigneur de La Motte : Christin, qui mourut en 1735 et qui avait récupéré la part la plus importante avec son frère André, Jean-Baptiste et Gaspard, capitaine. Seuls Jean-Baptiste et Christin ont une descendance légitime, le premier avec Gaspard François, seigneur de La Motte et coseigneur de Challex où il demeurait, le second avec Jean-Baptiste, porté dans le rôle des vassaux du duché en 1787 pour la seigneurie de La Motte. Nos seigneurs vivaient dans une belle aisance, même les cadets de famille. Prenons André de Bertrier, fils cadet de noble Bernard et qui était aveugle. Son père lui avait donné une maison à Cernex avec ses dépendances et 1200 livres. Un inventaire de ses biens après sa mort en 1755 dessine l’allure de la maison forte (n° 245 du cadastre) couverte en tuile et comprenant une tour ainsi qu’un four dans la cour : une cuisine avec du mobilier en noyer et de nombreux ustensiles de cuisine (dont de la vaisselle en fayence), un cabinet décoré avec fauteuil, tapis... Une salle à côté de la cuisine servant de chambre, un grenier comprenant les réserves de céréales, des noix, etc., une seconde chambre qui servait de réserve (chanvre, pommes et poires sèches), une troisième chambre, deux vestibules, trois galetas, une basse cuisine, un poêle, une quatrième chambre et un autre cabinet. Les vêtements du noble évoquent la notabilité : redingote, justaucorps, veste de couleur noisette à boutons jaune, habit brun avec culotte, veste avec un devant de velours, bas, guêtres, souliers à boucles jaunes... A titre de comparaison, à la même époque, Laurent Gros, manouvrier pour le compte de nos seigneurs de La Motte, ne possédait qu’une mauvaise veste de toile et autres vêtements en mauvais drap de pays. Vers 1730, les biens des Bertrier étaient pour la plupart tenus en indivision, en particulier les biens immobiliers : une maison forte à Cernex, deux maisons et une masure à La Motte, une maison grange à Veyssières.

L’ensemble de ces notables, curé, seigneurs, châtelains, gros propriétaires, émergeaient de la masse de la population, essentiellement composée de paysans même si on trouvait quelques professions particulières : charpentiers, maçons, maréchaux, cordonniers, tisserands, meuniers (deux moulins au lieu-dit Sous la Ville appartenaient au comte de Cernex, loués en 1730 à Marin Bocquet pour neuf ans, et deux autres aux seigneurs de La Motte), un chirurgien (maître Jean-Louis Dunand vers 1730), etc. Ce monde majoritaire des paysans recouvrait une variété de fortunes et de conditions, du gros laboureur au simple journalier, en passant par l’artisan qui tenait un cheptel et cultivait aussi la terre. Vers 1730, honorable Claude Poncet, laboureur de 40 ans déclarait 800 livres de revenus annuels et une propriété de 9 journaux. Au même moment, honorable Michel Chaffard, ouvrier journalier de 50 ans, n’indiquait que 60 livres pour une propriété là aussi d’environ 9 journaux. A titre de comparaison, le revenu annuel des comtes de Cernex sur la paroisse (en fief, moulins, ruraux) se montait à 1 500 livres.

Comme dans de nombreux villages de l’avant-pays savoyard, l’agriculture à Cernex était difficile. Les principaux problèmes relevés dans les enquêtes du temps étaient la pente, les terrains entraînés par les fortes pluies et les ruisseaux. La valeur du terrain variait suivant les lieux et influençait le choix des cultures. On cultivait ainsi du froment dans les villages du clocher, à Verlioz, à Cortenges et à La Chapelle. A La Motte, le terrain était mince et les semences de froment se perdaient durant l’hiver, aussi préférait-on cultiver du seigle, plus résistant. On trouvait aussi un peu de vigne à La Chapelle, mais aussi du chanvre pour la production textile locale. Globalement, la terre de Cernex était considérée comme un « assez bon fonds » dans une enquête de 1696, contrairement à Andilly « médiocrement bon fonds ». Une autre enquête de 1742 nous montre que le foncier de la paroisse était exploité au maximum. On prenait aussi grand soin des prés pour éviter qu’ils ne se convertissent en marais et seules les terres ne valant rien n’était pas cultivées. Faute de rendements importants, les céréales tenaient une place primordiale. Une analyse des propriétés d’après le cadastre de 1730 montre que la majorité des propriétés étaient constituées de champs seuls (24 %) ou des combinaisons champs-prés-bois (22 %) et champs-prés (21 %). L’étude du partage foncier dénonce un morcellement important : les 3 248 journaux qui constituaient la superficie totale de Cernex étaient divisés entre trois cent trente propriétaires. La superficie parcellaire moyenne était très faible mais dans la moyenne de la région de Cruseilles, soit 3 452 m2. Le phénomène de l’indivision était très important. Une dizaine de gros propriétaires apparaît tout de même : le sieur François Thouvier bourgeois de Chambéry, noble Costa seigneur de Cernex, les nobles de Bertrier seigneurs de La Motte, les nobles de Challes, les familles Franchet, Saxod, Tavan et Vignet.

Pour pallier la modestie des propriétés, nombre de paysans travaillaient comme journaliers ou louaient des propriétés comme fermiers ou métayers, comme les frères Girard qui passèrent un contrat de grangeage avec noble Bernard de Bertrier pour exploiter son domaine de La Motte pendant six ans en 1722, moyennant dix-sept écus par an. Le travail agricole était difficile. On estimait qu’à Cernex une charrue labourait en été en plaine et par jour 14 ares à condition d’être attelée de quatre bœufs. Le moindre bouleversement climatique s’avérait dramatique. Dans les registres paroissiaux de Cernex, les curés relevaient parfois ces dérèglements tragiques : le 30 juin 1752, il y eut ainsi une cruelle tempête à La Motte. Du 13 septembre au 8 novembre de la même année, il n’avait pas plu. En 1753, il n’y eut pas de pluie en mars. Durant l’hiver 1759 et pendant quatre jours, il y eut à Cernex et dans les paroisses voisines des brouillards qui donnaient de l’eau comme une pluie ordinaire, qui en tombant était aussitôt glacée par une bise extrêmement froide, ce qui avait formé une glace si unie et si glissante que bien des personnes ne purent venir à la messe le dimanche et qui forma de si grosses quantités de glace sur les arbres surtout dans les hauteurs qu’elles en rompirent les branches comme si on les avait écimées et en arracha même beaucoup. Le manque de prés ne permettait pas de tenir un bétail important d’autant que la part des fonds communaux, ce « patrimoine du pauvre », était très faible, à l’instar des autres paroisses de l’avant-pays savoyard (8 % de la superficie paroissiale totale). Ces derniers étaient jugés « absolument nécessaires pour y paître le bétail ». En 1773, on ne comptait ainsi que cent soixante-huit vaches pour une population de quatre cent quarante huit habitants.

Dominique Bouverat 

Sources : registres paroissiaux de Cernex (qui ont d’ailleurs été choisis pour représenter la Haute-Savoie dans une enquête de l’INED sur la démographie française d’Ancien Régime).

Aux Archives de Hte-Savoie : nombreux actes notariés dans les registres du tabellion de Cruseilles ; enquêtes diverses de la série C ; cadastre de 1730 ; registre de la judicature de Cernex. Aux Archives de la Savoie, procédures criminelles de la série B. Jean Nicolas, La Savoie au XVIIIe siècle. Noblesse et bourgeoisie, Paris, 1978. A. de Foras, Armorial et Nobiliaire de la Savoie (famille de Bertrier).

Ce document a été publié par La Salévienne en juillet 2007

Galerie XVIIIe siècle