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Histoire

 

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District de Cruseilles , article de Michel Depraz, bulletin N° 17 -  Juin 1993

Dans un précédent numéro du Bénon, j'avais dressé un tableau rapide de la paroisse d'Andilly au XVIIIe siècle afin de présenter le cadre de vie du fameux curé Pignarre. Tournons-nous aujourd'hui vers la paroisse voisine de Cernex pour une étude similaire.

Au XVIIIe siècle, Cernex apparaît comme la paroisse la plus peuplée de la région de Cruseilles, après le bourg lui-même. En 1773, on dénombrait quelques quatre cent cinquante habitants pour environ quatre-vingt-dix familles. Au cours du siècle, cette population a connu une hausse régulière. On arrivait ainsi à six cent quarante habitants pour cent quinze feux en 1806.

Quelques sondages dans les très complets et très anciens registres paroissiaux du lieu permettent divers constats sur la démographie. On comptait seize naissances par an en moyenne. La méthode du quotient baptêmes/mariages indique que les couples de Cernex avaient une descendance moyenne de quatre à cinq enfants au milieu du siècle. Le maximum des naissances concernait les mois de janvier à avril, ce qui correspondait à des conceptions printanières et estivales. Les accouchements étaient pratiqués par des mères sages, des matrones qui détenaient une certaine expérience et qui affichaient une bonne moralité, d'ailleurs contrôlée par l'Eglise. Parfois, en cas d'urgence, ces femmes devaient se substituer au curé.

Ainsi en janvier 1762, Claudine Bussat dut baptiser rapidement les filles jumelles de Baptiste Collomb, «à cause du danger». Il faut noter que le baptême devait être rapide car en cas de décès, le nouveau-né était censé errer dans les limbes. Voyez le cas dramatique du garçon de Maurice Grillon qui rendit ses derniers soupirs à la porte de l'église en mai 1731. Les mères sages avaient également le devoir d'extorquer le nom du père dans les cas de naissance illégitime. En juin 1760 par exemple, la Jeanne Philippe déclara dans la douleur à Claudine Lacroix, mère sage de Cernex, que sa fille était du fait de noble Joseph Delonay de Compesières. Pour le nouveau-né, le choix des parrain et marraine était très important. Ces derniers transmettaient leur prénom à l'enfant et par ce biais leurs qualités. Ils pouvaient aussi constituer des appuis pour l'avenir du nouveau-né.

Ainsi, au cours des années 1730, les Bertrier seigneurs de La Motte furent choisis à maintes reprises. Gaspard de Bertrier devint le parrain de Gasparde Breton, de Gaspard fils du sieur Thouvier, de Gaspard fils de Nicolas Dupâquier fermier du comte de Cernex... Quant à Christin de Bertrier, il devint parrain pour légitimer la naissance délictueuse de Jeanne Claude fille illégitime de noble Gaspard de Bertrier, officier au Régiment de Chablais, et de Claudine Magnin. Nos seigneurs de La Motte choisissaient également leurs parrains et marraines dans la noblesse locale: en 1731, Joseph fils de Christin de Bertrier eut ainsi pour parrain noble Joseph Durouvenoz de Copponex (mais aussi possession né à Cernex). Les prénoms les plus courus dans la première moitié du XVIIIe siècle étaient Pierre, François et Claude pour les garçons, Marie, Françoise et Louise pour les filles, ce qui correspondait notamment au culte rendu à saint Pierre, patron du diocèse, et à saint François de Sales, très vénéré dans la région depuis la fin du XVIIe siècle.

On comptait en moyenne quatre mariages par an, surtout en janvier et février, en dehors des grands travaux agricoles et des grandes fêtes religieuses. On remarque une forte endogamie, ce qui obligeait souvent à demander des dispenses pour consanguinité aux autorités ecclésiastiques, comme Pierre et Marie Excoffier en 1735, cousins au quatrième degré. Quand le conjoint était choisi en dehors de la paroisse, c'était dans les localités des environs: Cercier, Contamine, Copponex, Présilly, Minzier, Viry, etc. Le mariage impliquait contrat et dot. Les exemples foisonnent dans les registres du tabellion. Comme dans le reste de la région de Cruseilles, les dots avaient comme point commun d'être particulièrement modestes. L'épouse apportait également quelques objets et une tête de bétail, une vache pour les plus aisés, une chèvre ou une brebis pour les autres. Voyez honnête Claudine fille d'honnête Antoine Bretton qui apportait à son futur mari honnête Pierre François fils de feu Noël Phillippe, maître maréchal de Cernex en 1699, une dot modeste de 350 florins payables en trois fois, et un trossel composé de dix linceuls de toile commune, un alentour de lit à frange avec son couvert, une vache, une brebis, deux coupes de froment, une couette et des coussins, une couverture de lit, six aulnes de mantil façon de triège, quatre serviettes, un coffre en noyer fermant à clé et contenant ses hardes et habits quotidiens. Certaines, comme Françoise Saxod en 1705, apportaient aussi des gages durement gagnés comme domestique (elle donnait également un tour à filer, une chèvre et autres chemisettes...).

Les registres paroissiaux donnent en moyenne cinq à six décès par an, mais certaines années sont marquées par des pics de mortalité parfois impressionnants dus aux conséquences des mauvaises récoltes, aux épidémies et autres misères des temps. En 1706 par exemple, la mortalité monta en flèche dans la paroisse avec quarante décès, concentrés essentiellement en août et septembre, et touchant prioritairement les jeunes, nouveaux nés, enfants et adolescents. L'explication tient ici certainement à une accumulation de phénomènes: occupation de la Savoie par les troupes françaises depuis plusieurs années, misère chronique attestée par de nombreux témoignages, grande sécheresse au cours de l'été 1706, qui avait brûlé toutes les campagnes. Tout ceci avait fragilisé les organismes des jeunes, sensibles aux troubles digestifs de l'été. Ces pics de mortalité deviennent toutefois plus rares au cours du siècle en particulier grâce à l'éradication de la peste dans nos contrées au XVIIe siècle: la dernière épidémie en 1629-1630 avait fait monter le nombre des décès à une trentaine par an à Cernex. Au cours de l'année, la mortalité était également plus ou moins marquée selon les mois et les saisons, ainsi les mois de janvier, avril-mai et octobre-novembre étaient-ils particulièrement mortifères, surtout pour les vieillards et les jeunes enfants.

Durant la première moitié du XVIIIe siècle, l'âge moyen au décès s'élevait à environ 40 ans, du fait surtout d'une forte mortalité infantile. Les causes habituelles des décès sont rarement évoquées dans les registres, le curé signalait surtout les morts subites ou les accidents qui avaient empêché tout sacrement. Dans les nombreux testaments, on se contentait également de signaler des « maladies corporelles». Les connaissances médicales rudimentaires du temps, la quasi-absence et l'incompétence du personnel médical empêchaient souvent tout diagnostic précis et tout espoir de guérison. Un exemple flagrant concerne les accouchements difficiles et leur suite: ainsi en 1719, Marguerite fille du sieur André Violet, fermier du comte de Cernex, décédait à 8 jours. Sept jours plus tard, la mère de la petite, Gabrielle Fleuret âgée de 22 ans trépassait à son tour.

Les curés, dans les registres paroissiaux, signalèrent également des attaques de loups dans les années 1748-1479-1750: «le loup a pris plusieurs enfants dans les paroisses voisines dans le Vuache, dans la Semine et dans cette paroisse celui de Jean-Charles Ravier et de Henriette Millet du village de Cernex, deux (enfants) à Martin Excoffier et Gorgaz Saxod de Cortenges, un à Martin Cugnet et Marie Bouvier de La Motte. Il gâta encore le visage à Antoine Armand et à la Marie Excoffier qui en sont guéris».

Pour nos ancêtres, même les plus modestes, la mort se préparait en général par la rédaction d'un testament. On cherchait d'abord à assurer son salut par un rituel récurrent évoqué par exemple dans le testament de Claude fils de feu Noël Philippe en 1785 : « comme bon chrétien, il a fait le signe de la Sainte Croix sur son corps en disant au nom du père et du fils et du Saint Esprit, a recommandé son âme à Dieu et à toute la cour céleste ...». Certains, les plus aisés, pouvaient effectuer des legs pieux, comme noble Jean-Baptiste de Bertrier seigneur de la Motte qui léguait 4 livres par an aux pauvres de la paroisse dans son testament de 1742. Il fallait ensuite prévoir le déroulement des funérailles. Le lieu de sépulture, c'était naturellement le cimetière paroissial, mais les notables de Cernex avaient le privilège de se faire inhumer dans des tombeaux familiaux au sein de l'église et donc plus près de Dieu.

Ainsi, les seigneurs de La Motte avaient leur tombeau dans la chapelle Notre-Dame dans l'église, dans lequel ils accueillaient d'ailleurs les défunts d'autres familles influentes comme les châtelains ou fermiers des comtes de Cernex. Une bourgeoise de Chambéry, la veuve Ricotin, propriétaire à Cernex, se fit inhumer dans la chapelle du Saint-Esprit. Le testament prévoyait aussi les messes d'anniversaire et l'organisation de la sépulture, la présence de luminaires, etc.

L'appartenance à une confrérie apportait un certain relief aux cérémonies. Mais le testament réglait aussi les affaires temporelles. Le testateur nommait d'abord ses héritiers particuliers, filles à doter, cadets, oncles, tantes, frères et autres personnes à remercier, comme Philliberte Dunant à qui noble Jean-Baptiste de Bertrier léguait 4 livres pour l'avoir soigné pendant sa maladie. C'est le moment également où le mari se préoccupait de la veuve qu'il allait laisser. En 1699 par exemple, François Durand donnait à sa femme l'administration et gouvernement de ses biens et de ses héritiers. Dans le cas d'une mésentente avec les héritiers, il lui léguait une pension annuelle (froment, orge, fèves), une vache, un lit garni, le chauffage, «l'herbage» (les légumes) au jardin, de la toile et tous les deux ans une paire de souliers et des bas de chausse. Ses deux autres héritiers particuliers étaient ses filles à qui il assurait une dot et un trossel. Comme héritiers universels, il nommait ses trois fils, Jean-Claude, Benoît et Aymé.

Dominique Bouverat
La Salévienne (Le Bénon N°56 - 2007 )

Encadrement, société et pratiques agricoles.

Dans un précédent article, une approche démographique de Cernex a permis ou permettait d’évoquer les principaux cadres de vie de nos ancêtres, la famille d’abord, mais aussi le hameau. Comme la plupart des paroisses savoyardes, Cernex compte plusieurs villages et écarts, du plus peuplé au moins peuplé (avec l’orthographe du temps) : Cernex (appelé aussi hameau du clocher), La Motte, Cortenges, La Chapelle, La petite Motte, Chez Bretton, Verlioz, Veyssières, Chez Poncet, Chez Zabois, Mont Sion, Longerey, Les Moulins de Cernex, Donvis.

Chaque hameau vivait dans une quasi-autonomie comme on peut le deviner avec la répartition harmonieuse des vingt fours à pain (appartenant tous à des particuliers) de la paroisse en 1730 entre tous les villages.

Mais chacun se retrouvait aussi et avant tout dans la paroisse, élément d’identité primordial à l’époque et scrupuleusement noté dans chaque acte notarié. Comme on l’a vu plus haut avec le choix du conjoint, on sortait peu de sa paroisse.

On se déplaçait d’ailleurs essentiellement à pied. A l’époque, on mettait ainsi deux heures et demie pour aller de Cernex à Saint-Julien et cinq heures pour se rendre à Genève.

L’étranger (le forain) était clairement identifié. Une « place des étrangers » était réservée au sein du cimetière paroissial pour tout défunt venant d’ailleurs même s’il s’agissait d’une paroisse limitrophe, comme ce fut le cas pour Claudaz Ravier de Cercier en 1716.

Quelques affaires font aussi ressortir des querelles avec les paroisses voisines. C’était le cas entre les habitants de Cernex et d’Andilly. En 1729, un jeune homme de Cernex, Pierre Philippe, maréchal, fut roué de coups de bâton par un groupe de jeunes gens d’Andilly pour des motifs obscurs. Il mourut des suites de ses blessures. L’un des agresseurs, Pierre Bouchet Chavanoz fut condamné à être pendu (la procédure est incomplète pour les autres, Marc et Nicolas Sautier Fanfaron, Gabriel Cusin Cattefer).

Autre affaire sanglante, en 1791, dans le cabaret de la Françoise Rey et d’Aimé Bussat à Andilly. Une dispute éclata entre des jeunes gens d’Andilly et de Cernex au sujet d’un écrit injurieux que ceux d’Andilly avaient fait contre ceux de Cernex.

La paroisse était avant tout un cadre religieux. Dans les testaments, ceux de Cernex n’oubliaient jamais de s’en remettre au patron du lieu, saint Martin. Le personnage emblématique de la paroisse était naturellement le prêtre. Celui de Cernex vivait dans une honnête aisance même s’il devait partager la dîme avec le seigneur de Cernex, le curé de Copponex, le recteur de la chapelle Notre-Dame et l’abbaye de Bonlieu. La propriété de la cure de Cernex comprenait trente parcelles s’étendant sur plus de 18 hectares et comprenant trois maisons, un jardin, des champs, des prés et des bois. Un inventaire des biens du curé Chappet en 1725 après son décès dessine un intérieur bien différent de celui de la majorité des gens du village : ustensiles de cuisine en cuivre, mobilier diversifié (des buffets de sapin à la chaise percée en passant par des tables en noyer et autre prie-Dieu), plusieurs tableaux représentant des scènes religieuses (dont un portrait de saint François de Sales), linge en quantité, bibliothèque de qualité comprenant de nombreux ouvrages de théologie, des réserves de nourriture, de nombreux ustensiles agricoles (pour le travail de la vigne, le jardinage). On trouvait aussi un cheptel non négligeable (un cheval, deux vaches, une génisse). L’inventaire des papiers du prêtre nous montre toutefois un personnage relativement endetté.

La seigneurie constituait également un autre cadre important. Il s’agissait là d’une institution complexe. Dès les premiers documents écrits concernant Cernex au Moyen Age, on se trouve en présence de nombreux personnages et autres familles qui possédaient des droits seigneuriaux divers (rentes, servis, dîmes, droit de justice...). On parvient tout de même à distinguer trois seigneuries importantes attachées chacune à une maison forte : la seigneurie de Cernex, celle dite de La Chapelle et celle de La Motte. Selon les époques, ces trois seigneuries furent rassemblées ou restèrent autonomes. Au XVIIIe siècle, la situation fut relativement simplifiée : au XVIIe siècle, Michel de Bertrier avait réuni ces trois seigneuries grâce à son héritage maternel et à une politique d’achat. Il vendit la seigneurie de Cernex à Lazare Costa en 1643, ne conservant que la seigneurie de La Motte.

La seigneurie de Cernex, qui fut hissée au rang de comté, fut ensuite revendue par les Costa, dont le train de vie fastueux nécessitait beaucoup d’argent, à la famille Brun en 1736. La seigneurie dite de Cernex constituait donc pour les habitants l’institution la plus importante et son ressort s’étendait sur la plupart des paroisses de la rive droite du Val des Usses en aval de Cruseilles. D’autres seigneurs, le marquis du Vuache, la collégiale Notre-Dame d’Annecy et les Viry, possédaient également quelques droits plus modestes. Nos seigneurs de Cernex n’étaient pas résidents car ils possédaient d’autres domaines et immeubles dans le reste de la Savoie. En 1736, noble Louis Brun en rachetant la seigneurie récupéra un château de Cernex passablement ruiné comme en témoigne un acte d’état (la toiture, les bâtiments ainsi que les planchers des différentes pièces étaient « usés »). Mais la famille Brun fut également souvent absente. En 1755 par exemple, noble Pierre Louis Brun et sa femme furent choisis comme parrain et marraine de la nouvelle cloche de l’église, mais n’étant pas là, ils furent remplacés par leur fermier. Pour les représenter sur place, nos seigneurs employaient un châtelain, un notaire en général, qui s’occupait de la gestion et de la perception des droits. Au début du XVIIIe siècle, la place fut tenue par la famille Thouvier dont l’influence locale était considérable. Voyez en 1705 maître Urbain Thouvier qui prêtait des sommes d’argent à une quinzaine de familles de Cernex endettées et ne pouvant acquitter les taxes seigneuriales.

En 1730, le sieur François Thouvier, qui avait acquis le droit de bourgeoisie à Chambéry, était le plus gros propriétaire de la paroisse avec un domaine de 131 journaux de Piémont. Autre personnage important de la seigneurie de Cernex, le fermier, sorte de bras droit du châtelain, qui effectuait diverses tâches pas toujours faciles. Ainsi en 1742, le comte de Cernex décréta à nouveau l’interdiction de la chasse. Le fermier, qui fut chargé de publier l’ordre fut attaqué par la population. Il put sauver sa vie en allant se réfugier chez le seigneur de La Motte. Véritables potentats locaux, ces fermiers profitaient parfois de leur situation. En 1729, le seigneur Marc-Antoine Costa dut mettre à la porte le sieur Violet, un homme turbulent et inquiet qui le volait : « venu à Cernex avec un chausson, il en est sorti avec plus de six chariots de meubles et d’équipage ».

Au contraire des seigneurs de Cernex, les Bertrier seigneurs de La Motte, résidents et donc plus proches de la population, détenaient une influence plus réelle. Au XVIIIe siècle, cette famille était représentée par Bernard qui décède en 1724, laissant sept enfants dont plusieurs garçons qui portaient le titre de seigneur de La Motte : Christin, qui mourut en 1735 et qui avait récupéré la part la plus importante avec son frère André, Jean-Baptiste et Gaspard, capitaine. Seuls Jean-Baptiste et Christin ont une descendance légitime, le premier avec Gaspard François, seigneur de La Motte et coseigneur de Challex où il demeurait, le second avec Jean-Baptiste, porté dans le rôle des vassaux du duché en 1787 pour la seigneurie de La Motte. Nos seigneurs vivaient dans une belle aisance, même les cadets de famille. Prenons André de Bertrier, fils cadet de noble Bernard et qui était aveugle. Son père lui avait donné une maison à Cernex avec ses dépendances et 1200 livres. Un inventaire de ses biens après sa mort en 1755 dessine l’allure de la maison forte (n° 245 du cadastre) couverte en tuile et comprenant une tour ainsi qu’un four dans la cour : une cuisine avec du mobilier en noyer et de nombreux ustensiles de cuisine (dont de la vaisselle en fayence), un cabinet décoré avec fauteuil, tapis... Une salle à côté de la cuisine servant de chambre, un grenier comprenant les réserves de céréales, des noix, etc., une seconde chambre qui servait de réserve (chanvre, pommes et poires sèches), une troisième chambre, deux vestibules, trois galetas, une basse cuisine, un poêle, une quatrième chambre et un autre cabinet. Les vêtements du noble évoquent la notabilité : redingote, justaucorps, veste de couleur noisette à boutons jaune, habit brun avec culotte, veste avec un devant de velours, bas, guêtres, souliers à boucles jaunes... A titre de comparaison, à la même époque, Laurent Gros, manouvrier pour le compte de nos seigneurs de La Motte, ne possédait qu’une mauvaise veste de toile et autres vêtements en mauvais drap de pays. Vers 1730, les biens des Bertrier étaient pour la plupart tenus en indivision, en particulier les biens immobiliers : une maison forte à Cernex, deux maisons et une masure à La Motte, une maison grange à Veyssières.

L’ensemble de ces notables, curé, seigneurs, châtelains, gros propriétaires, émergeaient de la masse de la population, essentiellement composée de paysans même si on trouvait quelques professions particulières : charpentiers, maçons, maréchaux, cordonniers, tisserands, meuniers (deux moulins au lieu-dit Sous la Ville appartenaient au comte de Cernex, loués en 1730 à Marin Bocquet pour neuf ans, et deux autres aux seigneurs de La Motte), un chirurgien (maître Jean-Louis Dunand vers 1730), etc. Ce monde majoritaire des paysans recouvrait une variété de fortunes et de conditions, du gros laboureur au simple journalier, en passant par l’artisan qui tenait un cheptel et cultivait aussi la terre. Vers 1730, honorable Claude Poncet, laboureur de 40 ans déclarait 800 livres de revenus annuels et une propriété de 9 journaux. Au même moment, honorable Michel Chaffard, ouvrier journalier de 50 ans, n’indiquait que 60 livres pour une propriété là aussi d’environ 9 journaux. A titre de comparaison, le revenu annuel des comtes de Cernex sur la paroisse (en fief, moulins, ruraux) se montait à 1 500 livres.

Comme dans de nombreux villages de l’avant-pays savoyard, l’agriculture à Cernex était difficile. Les principaux problèmes relevés dans les enquêtes du temps étaient la pente, les terrains entraînés par les fortes pluies et les ruisseaux. La valeur du terrain variait suivant les lieux et influençait le choix des cultures. On cultivait ainsi du froment dans les villages du clocher, à Verlioz, à Cortenges et à La Chapelle. A La Motte, le terrain était mince et les semences de froment se perdaient durant l’hiver, aussi préférait-on cultiver du seigle, plus résistant. On trouvait aussi un peu de vigne à La Chapelle, mais aussi du chanvre pour la production textile locale. Globalement, la terre de Cernex était considérée comme un « assez bon fonds » dans une enquête de 1696, contrairement à Andilly « médiocrement bon fonds ». Une autre enquête de 1742 nous montre que le foncier de la paroisse était exploité au maximum. On prenait aussi grand soin des prés pour éviter qu’ils ne se convertissent en marais et seules les terres ne valant rien n’était pas cultivées. Faute de rendements importants, les céréales tenaient une place primordiale. Une analyse des propriétés d’après le cadastre de 1730 montre que la majorité des propriétés étaient constituées de champs seuls (24 %) ou des combinaisons champs-prés-bois (22 %) et champs-prés (21 %). L’étude du partage foncier dénonce un morcellement important : les 3 248 journaux qui constituaient la superficie totale de Cernex étaient divisés entre trois cent trente propriétaires. La superficie parcellaire moyenne était très faible mais dans la moyenne de la région de Cruseilles, soit 3 452 m2. Le phénomène de l’indivision était très important. Une dizaine de gros propriétaires apparaît tout de même : le sieur François Thouvier bourgeois de Chambéry, noble Costa seigneur de Cernex, les nobles de Bertrier seigneurs de La Motte, les nobles de Challes, les familles Franchet, Saxod, Tavan et Vignet.

Pour pallier la modestie des propriétés, nombre de paysans travaillaient comme journaliers ou louaient des propriétés comme fermiers ou métayers, comme les frères Girard qui passèrent un contrat de grangeage avec noble Bernard de Bertrier pour exploiter son domaine de La Motte pendant six ans en 1722, moyennant dix-sept écus par an. Le travail agricole était difficile. On estimait qu’à Cernex une charrue labourait en été en plaine et par jour 14 ares à condition d’être attelée de quatre bœufs. Le moindre bouleversement climatique s’avérait dramatique. Dans les registres paroissiaux de Cernex, les curés relevaient parfois ces dérèglements tragiques : le 30 juin 1752, il y eut ainsi une cruelle tempête à La Motte. Du 13 septembre au 8 novembre de la même année, il n’avait pas plu. En 1753, il n’y eut pas de pluie en mars. Durant l’hiver 1759 et pendant quatre jours, il y eut à Cernex et dans les paroisses voisines des brouillards qui donnaient de l’eau comme une pluie ordinaire, qui en tombant était aussitôt glacée par une bise extrêmement froide, ce qui avait formé une glace si unie et si glissante que bien des personnes ne purent venir à la messe le dimanche et qui forma de si grosses quantités de glace sur les arbres surtout dans les hauteurs qu’elles en rompirent les branches comme si on les avait écimées et en arracha même beaucoup. Le manque de prés ne permettait pas de tenir un bétail important d’autant que la part des fonds communaux, ce « patrimoine du pauvre », était très faible, à l’instar des autres paroisses de l’avant-pays savoyard (8 % de la superficie paroissiale totale). Ces derniers étaient jugés « absolument nécessaires pour y paître le bétail ». En 1773, on ne comptait ainsi que cent soixante-huit vaches pour une population de quatre cent quarante huit habitants.

Dominique Bouverat 

Sources : registres paroissiaux de Cernex (qui ont d’ailleurs été choisis pour représenter la Haute-Savoie dans une enquête de l’INED sur la démographie française d’Ancien Régime).

Aux Archives de Hte-Savoie : nombreux actes notariés dans les registres du tabellion de Cruseilles ; enquêtes diverses de la série C ; cadastre de 1730 ; registre de la judicature de Cernex. Aux Archives de la Savoie, procédures criminelles de la série B. Jean Nicolas, La Savoie au XVIIIe siècle. Noblesse et bourgeoisie, Paris, 1978. A. de Foras, Armorial et Nobiliaire de la Savoie (famille de Bertrier).

Ce document a été publié par La Salévienne en juillet 2007